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Spekies (2013)


Spekies (2013)

 

Par Cathy Blisson

Species (eng.) : Espèce
Species (lat., prononcez spe{k}iès) : aspect, apparence, vision

 

Au départ, il y a une envie de retourner les choses.
De prendre à revers, le processus affiné par La Zampa au fil des ans, partir d’un lieu de disparition pour travailler sur une forme d’apparition.
D’envisager ici la disparition (du corps) comme objectif ultime.
En disparaissant, sonder sa présence.

 

Ensuite, il y a une énigme.
Une phrase de Jacques Derrida, projetant vers l’avenir et le passé dans un même geste, renvoyant à une impossible direction.
Une phrase aux accents de pressentiment, d’avertissement.
Une impasse, presque une menace. « L’avenir est aux fantômes ».

 

De là, le désir de confier à un spécialiste de l’énigme – Caryl Férey auteur de néopolars – un texte qui s’inspirerait du Livre des morts égyptien.
Et le besoin de mettre une silhouette, ou quatre cent visages, derrière ces invisibles d’aujourd’hui. De les esquisser en creux.

 

 

Spekies est une variation autour de la disparition du corps confrontant un danseur (Magali Milian) à un guitariste (Marc Sens), 50 couvertures de survie, et quelques dictaphones.

 

Un danseur qui se déleste de tout artifice. Une silhouette qui semble glisser sur la pointe des baskets* dans le paysage qu’elle se construit, jusqu’à l’engloutissement.

 

Un univers musical sans début ni fin, qui se déploie pour dilater le temps, mettre le corps en tension, dévoiler sa présence par flashs, le vider de sa substance, jusqu’à orchestrer sa disparition.

 

Des membranes métallisées qui se sédimentent en montagnes, se déplacent, se dépiautent, se déplient autour du vide, se transforment en reliques, se déforment et créent des formes, génèrent d’étranges sensations de déjà-vu.

 

Et une hypnotique litanie qui colle au corps, sortie de mille et une sources sonores, comme pour pister les oubliés, les éjectés, les effacés de notre temps.

 

«… celui sur qui la pluie cogne
celui qui n’éveille aucun dormeur
celui qui en compte des millions
celui qui dort dans son corps…
celui qui repose entre les roches des grands fonds
celui qui croit au nuage de poudre
celui qui avale son bras
celui qui ferme ses yeux le soir et fait tout rentrer dans la nuit…»
Caryl Férey

 

* en un mouvement inspiré du turfing, danse de rue née sur la côte ouest des Etats-Unis. 

 

Chorégraphie Magali Milian et Romuald Luydlin
Avec Magali Milian, Marc Sens
Musique Marc Sens
Textes et collaboration Caryl Ferey
Prise de son, mixage et régie son Valérie Leroux
Création lumière Pascale Bongiovanni

 

Partenaires

Production La Zampa

Coproduction  Théâtre de Nîmes, CDC Toulouse/Midi-Pyrénées avec le soutien de l’Union Européenne dans le cadre du programme Modul-dance, Théâtre de L’Archipel/Perpignan, Centre Chorégraphique National de Rillieux-la-Pape/Direction Yuval Pick, CHATEAUVALLON Centre National de Création et de Diffusion Culturelles

Résidences de création avec le soutien de l’Union Européenne dans le cadre du programme Modul-dance Tanzhaus/Dusseldorf, Dansens Hus/Stockholm, GraneR and Mercat de Les Flors/Barcelone, ADC/Genève, Art Stations Foundation/Poznan, Dance Ireland/Dublin, KinoŠiška/Ljubljana

La Zampa reçoit le soutien du Ministère de la Culture et de la Communication / Direction Régionale des Affaires Culturelles Languedoc-Roussillon, de la Région Languedoc-Roussillon, du Conseil Général du Gard et de la Ville de Nîmes

Revue de presse

INFERNO MAGAZINE – 17 février 2014 – Bruno Paternot

 

Sur la scène, cinq sculptures, cinq blocs, cinq continents construits en couverture de survie aux reflets argentés. Un régal à éclairer, défi gourmand relevé haut la main par Pascale Bongiovanni. Au milieu de la scène de crime, un cadavre de guitare repose en paix.
On nous laisse le temps de faire connaissance avec les cinq monstres immobiles, avant que les deux monstres mouvants, la danseuse Magali Milian et le guitariste Marc Sens, entrent en scène. Le pas est frêle mais l’intention et la volonté résonnent jusque dans les caissons de basse. On entend au loin grésiller les viscères de la guitare. Plus le corps des artistes devient minéral, plus les objets deviennent vivants, plus l’espace devient charnel et s’emplit de fantômes. Tout n’est que forme, qu’elle soit intelligente ou non, elle s’anime et créée de l’image.
Cette image, et c’est la force de La Zampa : créer un sens inouï là où ne l’attend pas. Ce n’est plus la femme qui regarde son corps, mais les mains qui surveillent la tête. Le corps prend la main sur les idées et la sagesse. (…)
Le travail de Magali Milian, danseuse de ce solo à deux, est à l’image de ses précédentes interprétations : dur, clair et précis. Son pas sur pointe (de baskets) ne cherche jamais l’élévation et la grandeur mais bien la dure condition de l’homme à marcher sur les œufs de son existence : avancer, sans jamais piétiner tout en prenant le temps de se poser pour regarder le monde. Un texte (très beau et très percutant travail de Caryl Férey) égraine toutes les formes que peuvent prendre cette condition : celui qui mettrait bien le feu, celui qu’on regarde tomber, celui qui apprend à nager… La lumière alterne d’un espace à l’autre, de cour à jardin, pour créer un jeu d’ombres sur le corps des artistes, à chacun sa part de fantôme. Celui qui demande ce qu’est l’avenir? Le temps des cadavres et des fantômes est arrivé. Le temps des spectres. « Au fond, le spectre, c’est l’avenir, il est toujours à venir, il ne se présente que comme ce qui pourrait venir ou re-venir* »
Bruno Paternot
*Jacques Derrida, Spectres de Marx (Galilée, 1993)