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Requiem (2011)


Requiem (2011)

 

« Chant funèbre, prière pour le repos du corps et de l’âme, le Requiem évoque un entre-deux de la chair et de la conscience, la projection de l’être vers l’inconnu. Comment se saisir aujourd’hui de cette célébration ambiguë – lamentation et cri de révolte, quête d’apaisement et rituel d’insoumission ? Comment lui redonner sa puissance perturbatrice et sculpter un « corps-requiem », mélange de tumulte et d’apaisement, de fascination et d’horreur ?
Cette dimension vibratoire du corps au repos est un point de départ à franchir. Nous guettons son extension. Hans Bellmer dans Petite anatomie de l’image cite et dessine ce corps en veille qui s’échappe et s’invente un nouveau circuit, contre l’ordre de sa nature dont il est l’insoumis.

Accompagnés du guitariste Marc Sens, Magali Milian et Romuald Luydlin se sont saisis du requiem comme d’une forme à désarticuler et d’un potentiel à réactiver : adoptant son insistance et sa répétition, ils en ont fait un rite de passage en clair-obscur : une zone intermédiaire, où déplier certaines dimensions enfouies du corps, explorer simultanément des états d’intensité, de suspension, d’immobilité et de rupture. À l’horizon de cette recherche, l’énigme du repos – situation paradoxale qui n’est ni le calme, ni la mort, ni le sommeil, mais résistance au flux : présence indéfectible et refus.

Travaillant à la frontière des genres, Requiem fonctionne comme un agencement de matériaux en tension : des cordes vocales chantant, scandant le texte, aux cordes de la guitare frottées, frappées ou effleurées ; des muscles tenant les membres aux câbles soutenant le corps comme une offrande ou un supplicié – chaque élément semble prêt à basculer à chaque instant. Heurtant la scène pour se forcer un passage, les deux interprètes brouillent les pistes et les rôles ; tour à tour récitant et passeur, silhouette inanimée ou officiant d’une étrange cérémonie, ils incarnent la dimension double du passage : corps qui traverse et fait traverser. En écho au texte de Casey, la musique de Marc Sens – pleine de fracas, de grincement métalliques et d’élans mélodiques – se fait orchestre et percussion, fouet qui zèbre le corps ou murmure qui le caresse. A force de tirer, de tordre la chair, des images émergent – celle du gisant, de l’étreinte – comme les figures doubles d’Eros et Thanatos qui chantent ensemble. Forever. ».

Gilles Amalvi

 

Chorégraphie Magali Milian et Romuald Luydlin
Avec Magali Milian, Romuald Luydlin, Marc Sens
Guitares Marc Sens
Création lumière Pascale Bongiovanni
Réalisation et régie son Valérie Leroux
Sculpteur Anne Leray
Textes Casey

 

Partenaires

Production déléguée Compagnie la ZAMPA

Coproduction Théâtre de Nîmes, Scène Nationale d’Albi, Fondazione Fabbrica Europa per le Arti Contemporanee (Florence – Italie).

Avec le soutien du Programme Culture de la Commission Européenne, projet ‘Focus on Art and Science in the Performing Arts’.

Résidences de création DSN – Dieppe Scène Nationale, Scène nationale d’Albi, Ville de Tournefeuille, Teatro Metastasio à Prato (Italie), La Ferme du Buisson Scène Nationale de Marne-la-Vallée.

Ce spectacle bénéficie du soutien de la Charte de diffusion interrégionale signée par l’Onda, Arcadi, l’OARA, l’ODIA Normandie et Réseau en scène-Languedoc Roussillon.

La Zampa reçoit le soutien du Ministère de la Culture et de la Communication / Direction Régionale des Affaires Culturelles Languedoc-Roussillon, de la Région Languedoc-Roussillon, du Conseil Général du Gard et de la Ville de Nîmes

Revue de presse

LIBERATION – vendredi 13 janvier 2012

DANSE La compagnie La Zampa présente en tournée une oeuvre qui vacille entre inertie et résistance.

« Requiem », suprême abandon

En principe, le requiem suppose le repos éternel. Pourtant, la compagnie La Zampa l’interprète d’une façon moins définitive. L’histoire commence sur le bord d’une route en Ariège, où La Zampa était résidente jusqu’à son déménagement en cours à Nîmes (Gard). En voiture, Magali Milian et Romuald Luydlin, danseurs, chorégraphes et animateurs de la compagnie, aperçoivent un corps à terre, sur le bas-côté. Ils pilent et s’avancent pour venir en aide à la personne qu’ils supposent blessée. « Là, raconte Romuald Luydlin, on a vu une femme d’un certain âge allongée. Elle avait mis un écriteau : « Je dors, prière de ne pas me déranger » ». Ce qu’ils firent, tout en prenant soin de repasser plus tard pour s’assurer que tout allait bien : la dormeuse s’en était allée.

Comateux. Cette situation leur est souvent revenue à l’esprit par la suite, jusqu’à ce qu’elle devienne le sujet de leur Requiem créé en avril au Centre de Développement Chorégraphique de Toulouse (Haute-Garonne). Pas encore programmée à Paris ou Ile-de-France, cette pièce a pourtant des qualités indéniables, autant sur le plan musical que chorégraphique. L’excellent Théâtre de Nîmes, sur tous les fronts, n’a pas manqué d’inviter le spectacle et il se pourrait bien que La Zampa s’y intègre plus avant.

Ce Requiem est comme une variation du « je préfèrerais ne pas » de Bartleby, célèbre antihéros de Herman Melville. La musique de Marc Sens, à la guitare, un des fondateurs du groupe Zone Libre, est un psaume récitatif qui tend autant les cordes de l’instrument que celles, présentes sur le plateau, qui manipulent le corps, car tout ici se fait en direct. Le texte écrit par l’auteure et chanteuse de rap Casey (qui ne chante pas) appelle à la résistance autant par la colère que par l’inertie, l’absence. Son texte est comateux et lucide, en état de veille. Les deux interprètes chorégraphes sont dans la même position. Magali Milian, qui pourtant ne pèse pas lourd, semble impossible à déplacer, à remettre sur pied. Elle a perdu sa verticalité, la station debout lui est devenue une étrangeté. Romuald Luydlin, qui possède encore le langage (il dit le texte de Casey), tente de l’accompagner dans un passage étroit jusqu’à la délivrance. Mais même harnachée, soulevée par des câbles, elle pend, sans intention, sans volonté. La figure du chien, qui aboie et guide jusqu’au royaume des morts (Cerbère, Anubis, Garm…), les aide à trouver une forme de repos, pas celle du sommeil mais une autre, autrement. Sculpteur-prothésiste, Anne Leray les dévisage, les défigure en leur collant des masques canins.

Polar. Il y a beaucoup d’énergie dans ce spectacle du repos, et le groupe constitué pour l’occasion est très équilibré. Chacun a une forte personnalité mais sait aussi défendre une cause commune : le désir de faire de la scène un lieu d’invention, d’engagement et de rêve. La masse, le poids, l’inertie deviennent ici des qualités, des forces de résistance. Il paraît que ce noyau de complices va s’agrandir pour un prochain projet du collectif Les Habis Noirs. L’auteur de polar Jean-Bernard Pouy rejoint la bande. Quand au Requiem, déjà joué dans des lieux insolites comme celui de la Grotte de Niaux, il poursuit sa tournée française jusqu’en mars. Prochaines étapes à Mende et Aurillac.

MARIE-CHRISTINE VERNAY

 

 

RAMDAM Magazine – N°92 septembre octobre 2011

Le Requiem de la compagnie la Zampa ne fonctionne que sur le mode de l’extrême tension : texte hurlé, scandé, guitares saturées, corps insoumis, visages défigurés composent une pièce qui penche du côté de la performance pour mieux frôler la transe. Accompagnés du guitariste Marc Sens, Magali Milian et Romuald Luydlin, chorégraphes de la Zampa, se saisissent du requiem pour explorer la figure du corps au repos. Un corps soulevé, traîné, manipulé, égaré : enserrée dans un harnais muni de poignées, Magali Milian se glisse dans un corps déjà absent qui se laisse transporter, soulever comme une masse inutile qui s’abandonne. Cérémonie tourmentée, la performance livrée ici par la compagnie la Zampa confronte son extrême modernité, mais aussi sa violence brute, au contexte de la Grotte préhistorique de Niaux.

Virginie Peytavi

 

 

Le Clou dans la planche – Publié le 07 Avril 2011

Post-punk gothik requiem

Le festival C’est de la danse contemporaine dit CDC, actuellement en plein effervescence, tiens sa promesse de diversité et de qualité en accueillant des compagnies après divers résidences de travail in situ. Cette fois c’est Requiem, de la compagnie La Zampa, qui livre une œuvre portée à la limite entre performance et spectacle. Requiem, comme les prières pour les âmes défunts. Ils ont donné naissance à de nombreuses compositions musicales jouées bien évidement lors des services funèbre, mais aussi lors de cérémonies du souvenir – comme ce spectacle.

La cérémonie

Tapis de danse côté blanc, la guitare électrique, les amplis et les pédales d’effets sont déjà en place. Le titre du spectacle révélant à lui seul le côté cérémoniel de l’œuvre, le public entre pendant que le musicien Marc Sens se prépare et que Romuald Luydlin attend patiemment avec un large et mystérieux sourire – un peu à la façon d’Andy Warhol, et l’on imagine facilement une ambiance similaire lorsqu’on arrivait à la Factory. Mais ici l’univers inspirateur, et pas n’importe lequel, se situe clairement vingt ans plus tard : il s’agit bien d’un requiem, mais d’un requiem post-punk tout droit ressuscité des années 80, l’avant-garde du Gothique à ce moment-là, avec comme référence la figure emblématique du célèbre groupe britannique Bauhaus. Si bien que leur morceau le plus connu, Bela Lugosi’s Dead, est donné à plein volume en guise de final et fait toujours son effet (sans doute ici dans sa version quarante-cinq tours de 1979, que les connaisseurs apprécieront).

Requiem est donc un vrai bond temporel, parfaitement recréé ici dans l’univers des squats éphémères de ces années-là. Tout y est ou peu s’en faut, à commencer par les distorsions et saturations de la guitare électrique chargée d’effets, qui joue essentiellement dans les basses et frottements sourds histoire d’élever la noirceur des âmes jusqu’au bord des lèvres pour de pure sensations vomitives. Bref, le vrai mal-être d’une époque consumée par la réussite économique.

Les rampes de lampes qui surchauffent sont également bien présentes pour accompagner la danse mécanique, solitaire et compulsive de Magali Milian. Leurs clairs-obscurs et leurs sources abaissées sous la ligne d’horizon restituent les ambiances angoissantes des vieux films fantastiques des années Trente. Le rituel de la suspension d’un corps n’est pas absent non plus, ici dans une version bien adoucie par rapport aux actes d’origines. Crochets et autre sangles sont troqués contre un baudrier, une substitution bienvenue en égard à un public parfois néophyte et de toute façon sensible – une version plus pure et dure n’ajouterait d’ailleurs rien au propos. Donc pas d’effet extrêmes, mais les actes de rages maltraitants restent bien présents : le corps est traîné, soulevé, bousculé jusqu’à la limite.

Résistances obscures

Au micro, la voix grave de Romuald Luydlin découpe le texte comme un chant liturgique, avec juste ce qu’il faut de reverb’, en un discours penchant plutôt du côté de la menace des enfers, requiem oblige. On reste donc dans le carcan d’une pensée judéo-chrétienne avec un texte qui sépare irrémédiablement le corps et l’esprit, les deux étant de toute façon en lutte permanente dans ce courant artistique. La condition physique existentielle et les oppressions mentales sont en état de perpétuelle dualité, se débrouillant comme ils peuvent. Une forme de résistance affirmée et extrême qui use des mêmes chemins et outils que l’oppresseur, la grand-messe d’une partie des écorchés de l’époque.

Et effectivement, la compagnie La Zampa recrée cet univers avec talent. Il ne manque pas grand-chose pour revivre pleinement ces ambiances. L’imagination et les souvenirs, selon le vécu, combleront rapidement les absences : séances de scarification, poupées Barbie découpées, verre brisés jonchant le sol, projections vidéo argentique et surtout, dans chaque coin obscur, des danseurs plongés dans une noirceur solitaire, tout affairés par leur piétinement à se libérer de leurs conditions, chassant leur démons en les faisant mieux remonter.

Une forme de danse que l’on retrouve souvent dans les rituels tribaux, notamment chez les Amérindiens. Les pieds frappent le sol de la terre porteuse et ces coups résonnent en interne dans le corps, connexion directe par l’écho. Les mouvement qui en découlent sont des chocs qui, s’ils remercient et honorent à l’origine, marquent ici l’expression d’une fureur contre cette terre où il faut bien traîner son âme encore quelque temps.

Requiem brille dans son exécution en renouant avec ce genre rarement revisité. Il évolue au cœur des choses et va directement à l’essence même de cette noirceur. Ses interprètes ont su adoucir les performances de l’époque tout en gardant intacts les états d’insoumission et de rébellion. Un spectacle qui, s’il ne donne pas directement matière à penser, se déploie tout en sensations pour un voyage vers les contrées obscure de l’âme en résistance.

Camille Chalain

 

 

Annie Bozzini, Festival International CDC

« Le repos du corps est une fascination à lui seul. Lorsqu’il n’envoie plus ou peu de signaux vers l’extérieur, le corps devient ce vide dont nous avons horreur. Il est projection. Il est une trêve. La trêve réunissant fantasmes et limites, est certainement une forme tenace de résistance ».

Ainsi Magali Milian et Romuald Luydlin s’avancent-ils pour leur prochaine pièce. Les deux jeunes performers poursuivent leur recherche sur l’introspection du corps qu’ils conduisent depuis quelques pièces avec d’autres interprètes. Leur démarche, effrontée et entière, les propulse parfois vers des abîmes dont ils reviennent heureux mais légèrement sonnés et régulièrement il leur faut revenir à eux mêmes pour un solo ou un duo. Ce Requiem, qu’ils prennent au pied de la lettre, s’annonce comme une pause dans leur course, une sorte d’étude de cas sur le repos, une autre façon de considérer le corps et ses mouvements dans la combustion de la résistance plutôt que dans la dépense. La guitare de Marc Sens, qui a déjà suivi Bruno Geslin, accompagnera les transports de ce duo masqué et torturé, comme sorti d’un cauchemar où le corps serait livré à son propre abandon, brutal et un peu animal, et en tous ses états… pas de tout repos.

 

 

Hélène Duffau, écrivaine

Passée la force des images en direct comme celles de l’ambiance sonore, je réfléchis — longuement ! — à ce qui m’a fait affirmer de façon presque péremptoire qu’il y avait du politique dans Requiem. Un peu comme dans la boisson de contrebande des Tontons flingueurs et leur « y’en a ! » au sujet de la pomme, partie du mélange distillé.

Requiem ne laisse pas le choix. Impossible ainsi de demeurer neutre, spectatrice insensible de ces mouvements d’un corps mécanisé à l’oubli, rythmé de façon systématique jusqu’à l’épuisement. Impossible de demeurer impassible quand ce corps, qu’on pourrait imaginer abandonné à sa propre mort — n’était son souffle distinct qui rappelle sa vie —, est traîné, soupesé, traîné encore, tourné et retourné, traîné à nouveau, saisi par les poignées disgracieuses du harnais dont il est affublé. Impossible toujours d’échapper à la rugosité musicale, au tourment électrique d’une guitare à effets qui chante, couine, hurle, grince, se fait oublier un instant puis revient chercher l’attention.

Toujours pas le choix d’ignorer le malaise au ventre quand le corps est empoigné, levé du sol et qu’il tournoie en un mouvement à vomir.

Requiem ne laisse pas le choix d’ignorer la chair et ses étourdissements, la chair et l’abus qu’on lui consent.

En ce sens, je crois, Requiem est une performance — politique — qui oblige à se positionner, qui porte à éprouver — qu’on le veuille ou non ! —, qui ne laisse pas indifférente.

 

 

Un Soir Ou Un Autre

Rêves, abandon

Elles titubent sous l’ivresse, en abandon ou en proie à la folie, au bord de basculer derrière la frontière. Les verres renversés, du Bataille sans le texte. Elles sombrent très loin du réel, dans les limbes, possédées, peut-être perdues dans les rêves cruels de quelqu’un d’autre. Magnifiées en images archétypales, des éclats de souvenirs défilent. Blondeur hollywoodienne et irréelle, panoplies fantasmagoriques: cuir serré et rock ‘n roll ou noir endeuillé qui contraste avec le rouge sang, ou blancheur immaculée.

Les bruits inquiètent. Les mouvements éperdus suggèrent des images troublées, d’un érotisme mortifère. Au rythme d’une attente engourdie ou de gestes saccadés, de poses offertes. Fatalité. Tombées au champ du désir elles gisent. Dans les décombres du réel, des poupées démantibulées, leurs regards brulés. L’homme revient, manipule ces formes inanimées, se perd à son tour dans ce vertige, se travestit. La clé inavouée se trouve peut être dans une volonté de perte absolue de contrôle.

Me revient ensuite un autre rêve d’il y a quelques mois, tout aussi morbide, plus blanc et plus cru. Vue à l’œuvre une volonté de mort dans une danse à rebours, au son d’orages électriques. Une guitare au vernis fatigué installe des boucles saturées, des feed-back et effets, de graves litanies. La femme, elle mortelle, forcement héroïque, ponctue le sol de coups de talon, se tend en arrière dans l’excès, tombe à terre, poitrine soulevée et succombe. Cramée. Victime peut-être, tout aussi volontaire. Elle devient objet, abdiquée, trainée sans ménagement, soulevée, tremblée, tourne sans fin. Livré plus qu’aux regards. Abandonnée au désir? L’homme a un masque de bête. Elle aussi. Soulevée dans les airs, elle plane comme un ange mort, il y a des éclairs, une volonté de non vie, un terrible abandon dans la violence là aussi.

C’était Dirty d’Isabelle Catalan-compagnie Azar, vu au Panopée dans le cadre du festival Artdanthé et Requiem de Magali Milian & Romuald Luydllin – La Zampa vu en avant première en novembre 2010 à la Ferme du Buisson

Guy Degeorges, Un Soir Ou Un Autre